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Une brève histoire de la mondialisation

mercredi 7 mai 2003, par CDIM


Admettons que l’histoire de la mondialisation ait commencé en 1989. Choix arbitraire et sans doute très contestable. On pourrait aussi bien la fixer à la découverte du Nouveau Monde en 1492… Mais le mot « mondialisation », lui, n’a envahi le discours qu’après 1989, charriant un vaste débat très « fin de siècle ». Certes, les amateurs de Fernand Braudel connaissaient l’« économie-monde », ceux de Marshall McLuhan le « village planétaire », mais la mondialisation, celle qui irradie la politique, l’économie, la vie quotidienne, est un phénomène très récent. 1989 correspond à l’invention du World Wide Web par un certain Tim Berners-Lee, la préparation de la libération des mouvements de capitaux en Europe, la chute du mur de Berlin. La mondialisation - traduction française de globalization - ne se résume pas à l’intensification des échanges commerciaux. Sur le seul critère de l’ouverture des frontières, le monde était en effet à peu près aussi « mondialisé » en 1913 qu’aujourd’hui. La mondialisation, c’est le rapprochement soudain des sociétés, que ce soit pour des raisons technologiques (connexion des entreprises et des salles de marché, télévision par satellite, Internet) ou politiques (basculement des deux tiers de la planète dans l’économie de marché, triomphe universel de la pensée libérale).

Reaganomics

En 1989, le monde sort d’un grand spasme qui a duré dix ans : bouleversement du système tripolaire Etats-Unis-Japon-Europe, en place depuis la Deuxième Guerre mondiale ; ébullition dans les pays de l’Est attisée par le mouvement polonais Solidarnosc (1980) puis par la perestroïka russe (1985) ; montée des préoccupations liées à l’environnement ; révolution néolibérale aux Etats-Unis sous la présidence de Ronald Reagan (les fameux reaganomics, diffusés en Europe et ailleurs). La plupart des gouvernements (de gauche comme de droite) prônent un modèle économique fondé sur la plus grande liberté du marché. Un pays comme la France met en pièces son système économique étatique.

Au début des années 80, le ministre du Commerce extérieur Michel Jobert fait bloquer l’arrivée de magnétoscopes japonais à Poitiers. Et lorsque le socialiste Pierre Mauroy rencontre l’ancien Premier ministre Antoine Pinay, pourtant figure du libéralisme économique, ce dernier l’encourage à moderniser l’économie, mais ajoute : « Surtout, ne touchez pas au contrôle des prix. C’est capital, le contrôle des prix ! »

Quelques années plus tard, non seulement le contrôle des prix a disparu, mais aussi celui du crédit, celui des changes, des grands groupes industriels et de la monnaie. Tous les pays européens vivent à leur manière cette révolution

Euro

Dans ce maelström politico-économique, une décision est prise le 2 juin 1988 sous les parasols de l’hôtel Royal d’Evian : devant une salade d’écrevisses, François Mitterrand cède à la demande de Helmut Kohl de libérer totalement les mouvements de capitaux. En échange, Kohl promet de soutenir la France sur le projet d’une fiscalité commune de l’épargne… que l’on attend toujours en 1999 ! La libération des mouvements de capitaux, entrée en vigueur en France le 1er janvier 1990, marque la fin de l’autonomie de la politique monétaire et financière des pays. Les marchés peuvent faire jouer la concurrence entre les « places » et imposer leurs vues aux gouvernements et aux entreprises. Cette décision d’Evian a par ailleurs, pour l’Europe, des conséquences énormes : crises monétaires à répétition, taux d’intérêt élevés… L’euro s’impose comme la seule solution pour restaurer la stabilité monétaire du Vieux Continent.

Soros

A l’occasion des crises monétaires européennes, on commence à mettre des noms derrière les « marchés » dont on annonce déjà la « dictature » : Warren Buffet, George Soros. Ce dernier, Américain d’origine hongroise, grand spéculateur et grand philanthrope, fait plonger la livre sterling en 1992, empochant au passage un milliard de dollars de plus-value. Personnage paradoxal, il ne cesse de pester contre la folie de ce capitalisme qui le nourrit. Pendant la crise asiatique, en 1998, il sera désigné comme l’ennemi public n° 1 dans cette région particulièrement et brutalement touchée.

OMC

Le cycle de négociations commerciales de l’Uruguay Round, huitième du genre depuis la création du Gatt (1) en 1947, commence en 1986 à Punta del Este et se déroule dans l’indifférence générale jusqu’en 1992. Les dossiers sont très techniques, il s’agit de couper les « pics tarifaires » (les droits de douane très supérieurs à la moyenne sur certains produits), d’introduire les services dans les négociations, de réglementer la propriété intellectuelle. Pour la première fois, on touche à deux sujets sensibles, l’agriculture (donc la nourriture, la vie) et l’audiovisuel (donc la culture, l’identité). Au début, la médiatisation de ces discussions n’est pas facile. Le 5 novembre 1990, un paysan coréen de 43 ans fait le voyage à Genève et se plante un couteau dans le ventre, dans le hall du Gatt.

Ce n’est que vers la fin de 1992 que le débat éclate, en Europe, après le compromis agricole conclu dans une opacité totale entre la Commission de Bruxelles et l’administration américaine, dans l’hôtel particulier de Blair House, à Washington. En France, une autre campagne est menée sur le thème de l’« exception culturelle » (les produits culturels ne sont pas des « marchandises »), qui marque le premier engagement des cinéastes sur le thème de la mondialisation. L’accord de l’Uruguay Round est finalement signé en avril 1994 à Marrakech. L’Organisation mondiale du commerce, véritable organisation internationale réclamée par les Européens, succède au Gatt, simple club.

(1) Accord général sur le commerce et les tarifs.

Délocalisations

En 1993, les Français prennent conscience que les grandes firmes n’hésitent pas à fermer des usines en France pour en ouvrir dans des pays à bas salaires. Certaines se réorganisent complètement en fonction d’une logique de coûts. « Délocalisation », le mot fait peur, et fait donc fureur. Le sénateur Jean Arthuis (UDF) lui consacre un rapport alarmiste et très controversé. Depuis 1975, les effectifs de l’industrie électronique sont passés de 250 000 à 190 000, ceux du textile de 680 000 à 380 000, explique-t-il. L’entreprise « globale » a beau être encore un mythe (les trois quarts de la valeur ajoutée des produits des grandes firmes continuent à être créés dans le pays d’origine), la question des délocalisations marque un réveil de l’opinion : la mondialisation devient un thème politique majeur.

Davos

Les grandes entreprises comprennent les premières que le capitalisme vit un tournant comparable au passage de l’économie rurale à l’économie industrielle, au XIXe siècle. Leur lieu de réflexion, c’est une station de sports d’hiver chic : Davos, en Suisse. Là, chaque année pendant une semaine, des patrons du monde entier, des ministres, des experts débattent, dans une atmosphère informelle, de l’évolution du monde. Lors de l’édition 1993, le mot « globalisation » s’impose. Le marché est « global », la reprise économique est « globale », les médias sont « globaux ». « Malgré leurs différences, on a le sentiment que les participants appartiennent à une famille globale », déclare alors le responsable du World Economic Forum de Davos, Klaus Schwab, à Libération. « A Davos, la pensée globale est dominante. Ce n’est pas le cas par exemple à l’ONU, où différentes mentalités nationales s’expriment. Ici, on pense en termes globaux. » De simple symposium, Davos devient le nombril de la mondialisation. Et la cible parfaite de tous les opposants à l’idéologie « globalitaire ».

AMI

Le 10 février 1998, le Monde publie un point de vue signé Jack Lang, président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale : « L’AMI, c’est l’ennemi. » La plupart des français, ministres compris, ignorent encore qui est cet AMI-là. Pas moins, nous assure Lang, qu’une « machine à déstructurer le monde », une sorte de « soviet économique mondial animé par les dirigeants des grands groupes et soustrait au contrôle des peuples »… Le projet d’accord multilatéral sur l’investissement (AMI), discrètement négocié sous l’égide de l’OCDE, vise à créer des « droits » mondiaux pour les entreprises (non-discrimination des investisseurs étrangers, etc.). Sous la pression d’associations comme Global Citizens aux Etats-Unis ou l’Observatoire de la mondialisation en France, le débat sur l’AMI enfle pendant tout le mois de février. Les cinéastes français se joignent à la fête. Les opposants pratiquent la « stratégie de Dracula » : « Ce projet ne peut pas survivre s’il est exposé à la lumière de l’opinion », explique Lorie Wallach, de Public Citizen. Banco : le Premier ministre Lionel Jospin, après avoir commandé un rapport détaillé, rompt unilatéralement les négociations, qui sont enterrées.

Millennium Round

« On n’est pas encore sûr que Seattle restera dans l’Histoire comme une nouvelle étape du libre-échange ou au contraire comme une grande manifestation des militants antimondialisation », commentait, il y a quelques jours, un haut fonctionnaire français.

Pendant au moins trois ans, les 135 pays membres de l’OMC vont tenter de libéraliser l’agriculture et les services, et d’établir quelques règles du jeu en matière d’environnement, de social, de santé. Une négociation qui, pour la première fois, a lieu au grand jour médiatique. « Il y a quelques années, nous négocions des trucs qui concernaient la vie quotidienne de tous, mais personne ne s’y intéressait. Maintenant, la moindre de nos initiatives fait les gros titres », s’étonne un haut fonctionnaire européen. L’orchestration de la mondialisation est désormais sous la surveillance des opinions publiques. Ce qui ne manquera pas de compliquer les négociations, d’attiser les réflexes démagogiques, mais qui marque un formidable progrès du débat démocratique.

Par PASCAL RICHÉ


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